Publié le 22 mai 2015 dans contrepoints

Depuis quelques temps je regarde étonnée le plus haut niveau de nos institutions essayer de transformer notre démocratie occidentale en une démocratie participative qui ressemble à s’y méprendre à la Palabre africaine.

Le processus de décision de chacune des réformes pourrait servir d’exemple pour illustrer mon propos mais je ne retiendrai que la réforme des programmes scolaires qui vient de paraître au journal officiel. Ils se réunissent, discutent, écoutent, tranchent en essayant de satisfaire le plus de monde ou plutôt de trouver un consensus qui fera le moins de mécontents. C’est exactement ce que l’on retrouve dans la Palabre africaine ; mais l’appliquer à notre société individualiste culturellement et structurellement non préparée à la comprendre n’est pas forcément l’idée la meilleure. Chez nous, les décisions se prennent en votant et donc en divisant la société entre gagnants (forts) et perdants (faibles). On attend de nos dirigeants qu’ils tranchent nettement.

Au contraire, en Afrique traditionnelle, c’est la recherche du consensus qui prime avec l’idée que l’unité ou l’équilibre de la société doit être préservé à tout prix. Il ne s’agit donc pas de gagner ou de perdre mais de trouver un consensus acceptable, chacun acceptant de perdre un peu pour préserver l’harmonie et la paix. Léopold Sédar Senghor précisait d’ailleurs que « l’esprit de cette civilisation, enracinée dans la terre et le cœur des noirs, est tendu vers le monde, êtres et choses, pour le comprendre, l’unifier et le manifester ». L’idée prédominante est qu’il y a toujours une solution à tout problème si l’on prend le temps de la chercher. Les conflits y étaient réglés le plus pacifiquement possible avec des mécanismes de prévention et de règlement très élaborés.

La palabre, véritable juridiction de la parole, en est un exemple. Elle se passe habituellement sous un hangar ou un grand « arbre à palabre » et se déroule en plusieurs étapes qui sont à peu près similaires partout :

– Identification du problème (choix à faire, litige,…)
– Saisie du chef
– Définition d’une date de début
– Convocation de la communauté et des concernés
– Choix du modérateur
Le choix du modérateur est très important. Il faut une personne à l’aise avec la parole, les proverbes et adages et qui connaisse très bien les coutumes et traditions afin de faire ressortir les précédents. Il doit également savoir dire les vérités sans blesser.
– Le modérateur, après des éloges au Chef, présente le problème à la communauté, et déclare au nom du Chef, l’ouverture des assises.
– S’il s’agit d’un litige, le modérateur donne la parole au plaignant puis à l’accusé et enfin aux témoins.
– Le reste de la communauté convoquée peut ensuite donner son avis, en commençant par les plus âgés.
– Les échanges peuvent prendre plusieurs jours, voire des semaines. On prend tout le temps qu’il faut pour écouter tous les avis. On accorde une grande importance à cette écoute.
– Le Chef, après avoir écouté l’avis de ses conseillers, prend une décision qui va dans le sens du consensus et qui doit être respectée.
– À travers proverbes et citations, le modérateur explique au peuple la décision prise dans le sens de la réconciliation et l’harmonie sociale. Il rappelle qu’il s’agit de trouver un consensus permanent. Il fait cas des valeurs ancestrales et de la jurisprudence pour faire accepter à tous cette décision. Dans l’Afrique traditionnelle, la parole est engageante et donc on est certain en scellant la réconciliation qu’elle est effective.
– La célébration de la solution trouvée (partage d’eau, chants, danses, …).

À l’occasion de la décolonisation, en plaquant des formes de démocratie occidentale en Afrique, sans considération de la tradition sociétale, des systèmes non adaptés et paradoxaux ont été instaurés. Ainsi, par exemple, dans un même pays, dans les assemblées villageoises ou au sein des structures locales, l’Africain a une liberté d’expression quasiment illimitée tandis qu’au niveau les plus hauts, les opposants au pouvoir, qu’ils soient journalistes ou politiques, même élus, risquent parfois leur liberté ou même leur vie, à chaque prise de position.

La définition occidentale réduit la palabre à des discussions interminables. Alors bien sûr il y a aussi de ça dans la palabre, des discussions longues visant précisément l’expression de chacun, pour obtenir un consensus qui s’imposera à tous sans autre discussion. Nelson Mandela, dans son autobiographie, parlait de la palabre africaine comme d’une « institution démocratique à part entière »dans laquelle « tous ceux qui voulaient parler le faisaient. C’était la démocratie sous sa forme la plus pure ».

Le professeur Fweley Diangitukwa, lui, expliquait que « Le but initial de la palabre est de parvenir à une solution concertée sans pénaliser l’une ou l’autre partie, tout en préservant les relations sociales. C’est une institution qui possède un règlement non écrit qui doit être observé par tous. Elle sert à traiter les litiges de manière traditionnelle en s’imprégnant des faits sociaux de la communauté. »

Si cette institution a des avantages, elle présente deux inconvénients majeurs : la léthargie et la lenteur de la législation à une époque où nous n’avons ni le temps ni l’envie de prendre le temps nécessaire. Par contre, elle n’a pas le défaut inhérent aux démocraties occidentales au sein desquelles les décisions sont adoptées par vote avec éventuelles contestations et renversements. Une décision prise s’applique naturellement à tous et personne ne songerait à la contester ou à ne pas la respecter. Il n’y a pas de sentiment d’injustice ou de perte de confiance. Il n’y a donc aucune nécessité de brandir un arsenal répressif pour les faire respecter.
Il existe d’ailleurs très peu de sanctions autres que symboliques dans l’Afrique traditionnelle.
La prison n’existe même pas puisque la peine ultime est le bannissement, qui plus qu’une punition est le besoin, pour sauvegarder la communauté, d’écarter une personne tout en lui donnant la possibilité de refaire sa vie ailleurs.

Le mépris des hautes institutions africaines pour la palabre considérée comme primitive (tradition/opposée à l’occident) a tendance à disparaître, ce qui est une bonne chose. Ce mépris était en effet d’autant moins justifié que la Palabre africaine représente les prémices de la démocratie moderne. Si on date généralement l’habeas corpus en 1679, il ne faut pas oublier que Solon le « Législateur » en est le père et que c’est, au VIIè siècle avant J.C., lors d’un voyage en Égypte qu’il fut séduit par le code de Bocchoris (720-715 av. J.C.). Il s’en inspira pour bâtir les réformes et lois de la future démocratie athénienne qui elle-même donna la démocratie occidentale. C’est également en Égypte pharaonique que l’on trouve dans les tombes royales de Toutankhamon, Séti 1er, Ramsès II, Ramsès III et Ramsès IV, un texte identique fondant la mythologie de la palabre dans la prise de décision et attestant de son ancienneté.

L’effacement de ce mépris institutionnel a amené une prise de conscience de la nécessaire adaptation des dispositifs officiels aux réalités culturelles par la réincorporation dans la démocratie africaine moderne des traditions qui fonctionnent. On peut constater ces bouleversement dans les processus de démocratisation de nombreux pays (Bénin, Congo, Gabon, Tchad, etc.) où la palabre est prégnante. On peut aussi les retrouver dans l’instauration des conférences nationales souveraines qui ne sont finalement que des palabres modernisées. Par exemple au Bénin, une transition pacifique d’un système autocratique à la démocratie s’est faite grâce à la Conférence Nationale qui s’est tenue en 1990 et c’est également par la palabre que la dernière crise sociale de 2014 entre le gouvernement et les syndicats s’est résolue.

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