Publié le 10 juillet 2015 dans contrepoints

La virulence de l’opposition à la réforme scolaire m’avait amenée à penser très sérieusement que nos dirigeants y renonceraient ou la videraient de sa substance comme ils ont pris l’habitude de faire en fonction des réactions. Pourquoi tenaient-ils bon ? La seule explication possible était qu’ils n’avaient pas vraiment le choix. J’ai donc entrepris quelques recherches en direction de l’Europe puisqu’en toute logique, la supposée impuissance du gouvernement ne pouvait découler que de l’influence de l’organisation européenne.

En allant sur le site du Conseil de l’Europe on peut voir que l’enseignement de l’histoire tient une place prépondérante :

« Dès l’origine, l’histoire et l’enseignement de l’histoire ont constitué un secteur clé pour les travaux du Conseil de l’Europe en éducation. » « Les travaux en enseignement de l’histoire, que ce soit à travers les projets intergouvernementaux ou à travers la coopération bilatérale et régionale, concernent principalement la révision des contenus des manuels scolaires pour éliminer les préjudices et stéréotypes, la modernisation de la pédagogie de l’histoire et des programmes d’enseignement et la formation des enseignants. Toutes les activités ont fonctionné sur un mode opérationnel identique : la création d’un espace de dialogue où différents groupes échangeaient leurs vues, confrontaient leur « réalité », et revisitaient leurs perceptions»

En fouillant un peu plus on découvre qu’il faut centrer l’apprentissage sur l’apprenant, un livret électronique téléchargeable indique exactement quoi enseigner et comment. Tout est également repris dans un manuel et établi à destination des pays membres. Une mallette et des petites fiches pour les formateurs sont créées. Bref ! En déduire que le gouvernement n’avait pas beaucoup de latitude sur cette réforme, initiée il y a plusieurs années, en elle-même est facile. Il aurait pu interroger les Français avant de la finaliser au niveau européen. Il ne l’a pas fait. Quels choix a-t-il maintenant ? Céder à la vindicte et passer pour faible à l’international ? Respecter ses engagements et faire le dos rond au niveau national ?

Certains pourraient m’objecter que le Conseil de l’Europe n’a pas de compétence supranationale. Ce n’est pas faux mais pas tout à fait vrai non plus. Les milliards alloués à son fonctionnement, le temps perdu à y siéger ne peut pas se faire en vain. Il s’agit d’une institution juridique qui a pour vocation de produire des normes de droit international et qui fonctionne sur un mode intergouvernemental (47 pays et 800 millions d’Européens). De ce fait les normes qu’il produit ne sont que l’expression de la volonté des États. Il ne faut pas négliger l’impact informel des rencontres entre les ministres de ces pays et des engagements qu’ils prennent entre eux. Certains de ces engagements sont légalement contraignants (traités), d’autres le sont moins comme les recommandations. Bien que non contraignante, une recommandation du Comité des ministres engage pourtant réellement : l’État a exprimé sa volonté, le Comité des ministres son accord. Si sa ratification au niveau national est inutile c’est uniquement parce que le ministre est censé pouvoir engager son État dans le domaine de compétence où elle est prise et qui dépend de lui. Son application en interne est néanmoins attendue. Il faut avoir un minimum de cohérence sur la scène internationale. La France, membre fondateur, ne peut pas se permettre d’être continuellement schizophrène. Déjà rappelée à l’ordre plusieurs fois, elle ne peut pas sans arrêt irriter ses partenaires (surtout les Allemands) en refusant de mettre en application ce à quoi elle consent sans finir par être sanctionnée d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que par la perte de sa crédibilité.

Manuel Valls, notre Premier ministre actuel, a été ministre de l’Intérieur du 16 mai 2012 au 31 mars 2014. Il a donc participé à ce titre au Comité des ministres du Conseil de l’Europe et au projet intergouvernemental « Histoires Partagées » (2010-2014). Devenu chef de gouvernement, il a lancé la réforme par l’intermédiaire de son ministre de l’Éducation. Ce projet n’est pas anodin. L’histoire contribue en effet à la formation d’individus susceptibles de mieux comprendre les débats et enjeux de leur société à la lumière du passé. Enseigner l’histoire c’est déjà prendre parti. Le Conseil de l’Europe a recommandé de réunir les histoires de chacun des pays de manière à construire UNE histoire commune en dehors de toute objectivité. Il a choisi de la transmettre en orientant les programmes scolaires. Il a fait des fiches à destination des enseignants parce qu’il juge qu’ils ne sont pas assez bien formés sur les sujets. Ce Conseil semble avoir à cœur le bien des Européens. Je ne juge pas l’intention derrière le projet mais le processus et ses dérives potentielles. L’histoire n’est plus le fait unique des historiens depuis longtemps. Les politiques ne cessent de l’invertir en légiférant. Mais qu’une organisation, qui a pour mission de défendre la démocratie et les droits de l’homme, l’utilise comme outil unilatéral pour influer volontairement l’individu de manière à contrôler sa bonne compréhension des événements, laisse quand même songeur.

Ainsi, par exemple, Luc Ferry dénonce la réforme de l’histoire en indiquant qu’elle forge « un monde dominé par l’Europe : empires coloniaux et (…) traites négrières’ (…) c’est une idéologie post-11 janvier. On est dans l’Europe de la repentance. » Et pour cause ! Il suffit de reprendre le point 6 « enseignement et mémoire » de la Recommandation Rec(2001)15 relative à l’enseignement de l’histoire en Europe au XXIe siècle. On y lit :

« Il conviendrait, tout en mettant en évidence les résultats positifs qui ont marqué le XXe siècle (…),  de prendre toutes les mesures éducatives permettant de prévenir la répétition ou la négation des événements dévastateurs ayant marqué ce siècle (…) les violations massives des droits de l’homme et des valeurs fondamentales auxquelles le Conseil de l’Europe est particulièrement attaché. Pour ce faire, il conviendrait d’aider les élèves à prendre connaissance et conscience des faits – et de leurs causes – qui ont marqué de la façon la plus sombre l’histoire de l’Europe en particulier et du monde en général. »

Sans commentaire surtout quand on lit que la Recommandation juge très durement les falsificationsde l’histoire. Donc, à les lire, les histoires auraient disparu au profit d’une construite (contenu, orientation, enseignement) entre eux, à 47 dans le confort de leurs réunions, pour le bien de l’Europe et des Européens qu’ils n’ont même pas pris la peine de consulter. Eux peuvent décider d’orienter et imposer leur, pardon, la vérité historique pour le bien de tous, les autres non ! Forcément…

Ce qui s’applique à l’histoire peut se décliner dans les autres domaines de la réforme. Réfléchir sur la communication non transparente du gouvernement peut être utile. Que penser du fait qu’il a préféré présenter le projet comme une révolution initiée par lui, serrant bravement les fesses sous le feu des critiques ? Comment appréhender le fait qu’il ait laissé les professeurs faire grève, les politiques et citoyens s’indigner inutilement, ait parlé de concertation alors que la France en amont s’était déjà engagée, auprès de ses partenaires, sur l’application de cette réforme ? Chacun en tirera les conclusions qu’il voudra.

Sur le site du ministère de l’Éducation est présentée une fabrique des programmes qui n’évoque pas l’influence de l’Europe. On peut même y lire :

« La création du Conseil Supérieur des programmes par la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République répond (…) à une demande de transparence dans le processus d’élaboration des programmes d’enseignement, largement exprimée lors de la concertation sur la refondation de l’école ».

Nulle part non plus dans la loi d’orientation il n’est fait mention du fait que cette réforme a été initiée, finalisée tranquillement, entre ministres au sein du Conseil de l’Europe. Il faut aller sur la partie du sitedu ministère de l’Éducation consacrée au Conseil de l’Europe pour  sentir la possibilité d’un lien mais sans que cela ne soit clairement explicité toutefois.

L’école était, pour moi, le moyen de délivrer à tous un enseignement de base indispensable à savoir apprendre à lire, écrire et compter. Sous le couvert de l’égalité et de la liberté, elle s’attache à former des esprits jeunes et malléables. Que penser du fait que les contenus pédagogiques n’aient plus juste l’ambition d’instruire mais se concentrent sur le façonnage du futur citoyen européen selon la définition que nos 47 ministres en font ? Quel sens prend l’instruction scolaire face à l’intrusion du politique ? Ne devrions-nous pas avoir à nous prononcer sur la société que nous voulons construire et l’éducation que nous souhaitons donner à nos enfants ? Au niveau national, nous pouvons encore lutter en manifestant ou votant contre celles et ceux qui ne nous conviennent pas. Par contre, face aux ravages produits à l’échelle d’une Europe, par nos ministres dans le confort de leurs réunions, alors que nous n’en avons ni la conscience ni le contrôle, quels recours réels avons-nous ?

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