Billet écrit avec Thomas Cornec et publié le 29 août 2015 dans contrepoints

e-cigarette (Crédits : TBECvia Flickr ((CC BY 2.0) ) Review (CC BY 2.0)

 

Malgré les injonctions étatiques, les Français, à priori des mômes inconséquents, continueraient à mettre en péril leur santé et celle des autres. Les socialistes, qui n’ont rien d’autre à faire que de les surveiller et de les gérer, auraient décidé de mettre de l’ordre dans tout cela. Madame Touraine, ministre de la Santé, se serait ainsi donnée pour mission de bouter le tabac hors de nos frontières. «Le tabac n’a pas d’avenir en France ! » expliquait-t-elle sur France Info. Sans doute en effet, depuis que la SEITA est privatisée, l’État a moins d’intérêt pour cette industrie. La situation serait simple en apparence.

Invitée de RTL, elle se prend à rêver d’un monde dans lequel « la génération qui naît aujourd’hui soit une génération sans tabac » et l’on apprend que sauver les fumeurs est sans intérêt. L’important est de préserver les femmes et les enfants d’abord comme si la santé était en plein naufrage, et que tous ne pouvaient pas être sauvés. Le caractère discriminatoire de l’intention est très curieux. Sauver les enfants d’abord est louable. C’est sans doute le sens de l’amendement, heureusement rejeté, proposé par monsieur Touraine pour interdire le tabac à tous ceux nés après 2001. Mais quels critères amènent à préférer sauver les femmes plutôt que les hommes ? L’égalité des sexes si chère aux socialistes serait-elle à géométrie variable ?

Pour revenir à Marisol Touraine, elle a prévu de réaliser son rêve à l’aide de quelques mesures dont je vous laisse juges :

Des emballages neutres

Prévue à partir de mai 2016, cette mesure légalement contestable préconisait de les imposer en remplacement de nos paquets actuels. Ils devaient aussi comporter des messages dissuasifs du genre « fumer tue » écrits en plus gros caractères qu’aujourd’hui, avec de jolies images en couleurs pour le démontrer. C’est magnifiquement énorme, non ? Notre ministre de la Santé pense que le fumeur est plus dépendant du design de son paquet que de son contenu. Elle est persuadée que s’il n’est pas effrayé par les inscriptions dissuasives déjà présentes aujourd’hui c’est parce qu’il serait myope ou un peu distrait. Le fait qu’une mesure similaire au Canada ait entraîné la hausse des ventes d’étuis de cigarettes sans diminuer la consommation de tabac ne l’a pas arrêtée dans son projet. Pourquoi ne pas décider alors de conserver les mêmes emballages et substituer les cigarettes par du chocolat. Cela aurait peut-être eu un meilleur effet sur la santé, non ?

Le Sénat, de majorité de droite, a retoqué la mesure le 22 juillet dernier. Il est probable qu’elle soit cependant réintroduite à la faveur d’un amendement, ou autre à la rentrée.

Le contrôle des prix

Officiellement, notre État voudrait bien sauver les femmes et les enfants du tabac en instaurant un joli paquet neutre et coloré censé les dégoûter et donc diminuer la consommation. Officieusement, il souhaiterait que les nouveaux jolis paquets neutres demeurent financièrement accessibles, et donc favoriser la consommation. La question de son comportement schizophrène se pose sérieusement… à moins qu’il ne s’agisse d’une crise de type « fiscalite aigüe » ; 14 milliards de recettes ne sont pas si simples à abandonner même si elle rapporte 4 fois moins que ce que coûte le tabac.

Chacun jugera l’attitude pour le moins déroutante de notre gouvernement surtout à la lumière de ce que nous enseigne l’histoire, à savoir que seules les augmentations réellement importantes de tarif ont fait baisser les ventes, merci Jacques Chirac. C’est un phénomène également observé au Royaume-Uni ou en Australie par exemple où la baisse d’abord faible des ventes de tabac, suite à l’introduction du paquet neutre, est devenue importante quelques semaines après une hausse drastique des prix du paquet aux environs de 14 ou 15€.

Puisqu’il s’agit de sauver avant tout des jeunes, a priori désargentés, il aurait été logique de suivre les recommandations de l’OMS et de faire monter le prix du paquet au-dessus de 10 euros. La députée socialiste Michelle Delaunay l’avait proposé. Madame Touraine, après avoir confirmé l’intérêt de la mesure, a essayé d’expliquer en restant cohérente que les paquets à plus de 10 euros n’étaient pas «l’objectif du gouvernement auquel elle appartient. » qui estime depuis janvier 2015 que ces hausses sont inutiles. Bon.

Les restrictions à l’usage des cigarettes électroniques

En parallèle de l’industrie du tabac, s’est développé depuis les années 2000 l’usage des cigarettes électroniques. Arguant que cet usage pourrait conduire au tabagisme des consommateurs ignorants de la différence, notre ministre, sans considération du risque de mettre à mal, en cette période de crise, une nouvelle industrie florissante (4 milliards d’euros de vente en 2014), envisage de faire voter dans sa loi sur la santé :

  • l’interdiction de son usage dans les lieux de travail clos et les lieux publics fréquentés par des personnes mineures

Invitée du Grand Journal le 22 avril 2015, elle explique que de surcroît se pose la question de gêne pour l’entourage. Oui, vous avez bien lu : le gouvernement socialiste légifère maintenant sur les odeurs. Peut-être serait-il judicieux de lui recommander de s’attaquer sérieusement au problème des effluves toxiques sévissant quotidiennement dans les transports en commun. Elle souhaite également éliminer tout geste qui pourrait banaliser l’action de fumer. Méfiez-vous ! La prochaine étape sera peut-être d’interdire de boire, même de l’eau, en public ou devant des mineurs, afin de ne pas inciter à l’alcoolisme, ou bien encourager un abstinent à replonger, non ?

  • l’interdiction de la publicité directe et indirecte

La publicité directe est une notion facile à appréhender et à la limite, il peut être acceptable de la limiter. La publicité indirecte quant à elle semble plus floue à définir, sauf si l’esprit du texte est d’interdire toute forme d’expression sur le sujet, qu’il s’agisse d’explication ou de description. Oui, la liberté d’expression est dangereuse pour l’État qui entend la réduire le plus possible. Cette révolution sanitaire avec l’e-cigarette n’a été possible que par la liberté d’expression permise sur internet, les vapoteurs encourageant sa consommation. Si cette interdiction est validée, tous ces médias modernes seront condamnés, bien que les professionnels les utilisent également pour améliorer efficacement leurs produits tant au niveau sanitaire qu’en termes de performance, de simplification ou de prix.

Les chiffres sont édifiants : 20% de fumeurs outre-Manche, 34% en France, un des plus hauts pourcentages au sein des pays développés. Comment comprendre l’action du gouvernement alors que les dernières études sur la dangerosité de la cigarette électronique ne montrent aucun risque réel ? En mai 2013, l’Office Français de Prévention du Tabagisme, dans un rapport demandé par madame Touraine, indiquait « que les recherches de cancérigènes dans la vapeur de la e-cigarette n’identifient actuellement aucun produit cancérigène probable ou certain pour l’homme ». Une étude faite par le PHE (ministère de la Santé britannique) affirme depuis le 19 août que la vape est 95% moins dangereuse que le tabac et recommande aux médecins de la prescrire. Chacun jugera.

Dans ce contexte, la cigarette électronique apparaît tout d’abord comme un concurrent direct des produits de substitution de l’industrie pharmaceutique qui engrange des milliards non avec notre santé, mais grâce à nos maladies. Un cancer de fumeur représente 150.000 euros de chiffre d’affaire sans compter tous les traitements plus bénins s’y ajoutant.

Elle est aussi concurrente du tabac. « Les règles du jeu ont changé » annonce Bonnie Herzog, analyste chez Wells Fargo aux États-Unis qui est l’un des représentants les plus optimistes sur la e-cigarette. « Je pense réellement que dans la prochaine décennie, la consommation de ces produits dépassera la consommation de cigarettes composées de tabac ». Le lobby des industriels du tabac, qui ont totalement négligé le marché de la cigarette électronique, et dont l’action est dénoncée dans unarticle du Monde de 2012, souhaite d’ailleurs que la cigarette électronique soit assimilée aux produits tabacologiques, et normée de manière à pouvoir récupérer le monopole de sa fabrication, éliminant de fait l’industrie de la vape. Big Tobacco lance, ou est sur le point de lancer, ses propres modèles qui sont principalement des « cigalike » relevant de la préhistoire de la vape, tout en étant inefficaces. Comme le dit Bertrand Dautzenberg à propos de JAI lancée en grande pompe avec le soutien d’Elie Semoun : « c’est un produit conçu pour rester fumeur ».

Difficile d’oublier alors l’article du Canard Enchaîné du 8 août 2012 qui dénonçait le fait que notre ministre de la Santé avait été membre en 2009 du Club Avenir de la Santé. Ce club est un groupe de pression financé par GlaxoSmithKline, un des premiers groupes mondiaux de produits pharmaceutiques et notamment le fabriquant des patches Niquitin qui, bien qu’inutiles sont toujours remboursés par la Sécurité sociale. Quelle ironie : la santé de demain est définie par ceux qui ont le moins d’intérêt à ce qu’elle soit bonne ! Elle n’est pas la seule soupçonnée d’influence ainsi que le dénonce un article de l‘Express, fin 2014.

Face à tout cela, les consommateurs et professionnels de la vape s’organisent. Ils lancent une contre offensive médiatique sur le net. Le succès de la cigarette électronique tient au fait que ce sont des individus qui ont pris en main leur santé, et cherché le meilleur pour eux, sans compter sur l’État, ou l’industrie pharmaceutique avides et incompétents (6 à 8% de réussite pour les substituts nicotiniques, comme pour les placebos en condition de laboratoire). Cette réussite a été possible grâce à l’émergence de forums dédiés, de chaînes Youtube spécialisées, de groupes privés sur Facebook, de blogs d’utilisateurs ; tout ceci dans le simple but de s’entraider. Ce mouvement underground initié en 2004 n’a commencé à émerger en France que depuis trois ans. Les groupes autour de la vape s’organisent déjà pour repasser dans l’anonymat. Encadrer, légiférer ne sert plus à rien. Les vapoteurs convaincus sont perdus pour le tabac et la pharmacie mais continueront de donner les bons plans pour acheter : des tubes à pile totalement légaux, au bout desquels visser des réservoirs à parfum totalement légaux remplis de glycérine végétale à 6€ le litre et de propylène glycol pour 4€ le litre achetés en pharmacie, des arômes alimentaires totalement légaux. Ils feront chauffer ces mélanges grâce à un fil de khantal totalement légal, acheté en boutique d’électronique, et entourant du coton japonais totalement légal servant de démaquillant pour geisha pour 6€ les 200 pads, jusqu’à 1500 résistances à raison d’une pour 3 ou 4 jours.

 « Le jour où boire et fumer n’existeront plus, on lira sur les murs : vivre est dangereux pour la santé, avec le numéro de la loi qui le décrète. » indiquait Didier Van Cauwelaert dans le Corps étranger.

Aucun risque que cela arrive en France. En effet, comment arrêter de fumer avec un gouvernement qui prend des mesures pour limiter, en apparence, notre consommation de tabac tout en veillant à ce qu’elles ne soient jamais assez sévères pour nous empêcher vraiment de le faire. Denis Boulard, collaborateur du Nouvel Observateur, expliquait d’ailleurs que :

« Le jeu se joue entre les « big four », à savoir les quatre plus importantes manufactures de tabac au monde,  les « big pharmas » que sont les mastodontes de la pharmacie, les buralistes qui ont le monopole de la vente du tabac, et l’État qui est censé arbitrer, et, surtout, veiller à la santé publique ! En 1990 cet État ira jusqu’à proposer une épreuve au concours d’entrée de l’ENA de démontrer que « le développement de la consommation de tabac est bon pour l’équilibre des finances publiques, y compris celui de la Sécurité sociale ». Il s’agit de la promotion Jean Monnet de Martin Hirsch actuel directeur de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris)… »

Situation paradoxale où le seul substitut qui fonctionne va être racheté par l’industrie du tabac avec la bénédiction de l’industrie pharmaceutique afin de créer le plus grand scandale sanitaire de l’Histoire.

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