Publié le 7 septembre 2015 dans contrepoints

Devant les images du calvaire des réfugiés syriens et des conditions de leur fuite, difficile d’occulter un parallèle avec un mouvement énorme d’Européens il y a 75 ans au moment d’une autre guerre. La terminologie utilisée est différente, pour évoquer ce mouvement-là. Le terme employé n’est pas celui d’exil mais « exode ». Seul Vichy le qualifiait d’ailleurs « de fuite ». Il ne s’agit pas non plus de « réfugiés » mais d’« exodiens ». Toujours est-il que 8 à 10 millions de personnes provenant de Belgique, Hollande, Luxembourg, Pays-Bas et de la France, ont ainsi pris la route vers le Sud dans des conditions extrêmement difficiles, tenus par l’espoir de survivre. En juin 1940, à l’annonce de l’approche des troupes allemandes de la capitale, ce phénomène amène 2 millions de personnes représentant 2/3 des Parisiens ou encore ¼ de la population française à s’enfuir – pardon, je devrais dire « à s’exiler ». Il est évident que cette invasion n’a pas dû être facile à gérer pour le Sud et que des problèmes ont éclaté. Mais que se serait-il passé si le Sud avait refusé cet afflux massif ? Si la solidarité n’avait pas joué ? Si les exodiens avaient été refoulés chez eux ? Chacun aura certainement son idée de la réponse.

Aujourd’hui, les faits sont les suivants : plus de 300 000 Syriens auraient débarqué sur les terres d’Europe avec l’espoir de survivre malgré une traversée effroyable de la Méditerranée. Incapables de rester insensibles face à la souffrance des Syriens, des mouvements citoyens ont commencé à voir le jour, bousculant leurs gouvernements et les obligeant à se positionner dans l’aide. Des Belges montent ainsi une opération pour exfiltrer des Syriens et les accueillent en Belgique. En Islande, l’appel à la solidarité lancé par l’écrivain Bryndis Björgvinsdottir sur Facebook est soutenu par 4% de la population islandaise. Mme Björgvinsdottir expliquait que « ce qui est le plus étonnant, c’est que les voix positives de gens prêts à aider ont dépassé en nombre les négatives, qui se font d’habitude plus entendre sur internet ». Le gouvernement a été obligé de réagir. Il réfléchit à son action et notamment augmenter ses capacités d’accueil. C’est le cas également au Royaume-Uni où le gouvernement, poussé par l’émotion populaire devant les cadavres d’enfants qui nous parviennent, a annoncé le 4 septembre dernier s’engager dans l’assistance : « Face à l’ampleur de la crise et à la souffrance des gens, je peux annoncer aujourd’hui que nous ferons davantage, en accueillant des milliers de réfugiés syriens supplémentaires. » 

Le 25 août, l’Allemagne suspend le renvoi des réfugiés syriens ainsi que l’annonce Le Monde. Angela Merkel indique que « l’Europe est dans une situation qui n’est pas digne de l’Europe » et demande que ceux « qui ont un droit à l’asile, par exemple les Syriens, doivent être répartis de manière équitable en Europe ». L’accueil ne se fait pas toujours dans la douceur que ce soit au niveau de la population ou des autorités du fait de ce flux massif de réfugiés. Ainsi le 31 août 2015, 3709 personnes sans visa ont été enregistrées en Allemagne, ce qui est énorme. Toutefois, une solidarité se met également en place comme le prouve le succès immédiat de l’initiative « Refugee Welcome », surnommé le Airbnbdes réfugiés. En quelques jours, plus de 800 membres proposent de partager leur domicile avec un ou des migrants arrivant dans le pays. La mise à disposition de logement peut être gratuite, financée de manière participative ou des aides d’État. La chancelière allemande ne s’effraye pas de l’arrivée massive de Syriens. Elle trouve au contraire un motif de fierté dans le fait que « le monde voit l’Allemagne comme un pays d’espoir et de chances ». Elle affirme que son pays sera « assez fort » pour surmonter le défi. « Notre économie est solide, notre marché du travail est robuste » et appelle le monde a un devoir d’accueil.

En France, des initiatives citoyennes sont également en train de se mettre en place sous réserve que les actions soient réalisées sans contrepartie (loi du 31 décembre 2012 supprimant le « délit de solidarité »). Toutefois, la France en fait beaucoup moins que ses voisins. Le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe ne se prive pas d’ailleurs de dénoncer son faible engagement.

3100 réfugiés syriens pour le pays des droits de l’homme en 2014, c’est beaucoup comparé aux pays du Golfe qui les refusent, mais ce n’est rien en comparaison des 30 000 personnes accueillies l’an dernier en Suède ou en Allemagne. C’est dérisoire surtout en comparaison des 4 à 5 millions de Syriens qui ont fui leur pays. Certains pays sont débordés par l’arrivée massive des Syriens. Ainsi, laMacédoine et la Grèce n’en peuvent plus. Le Liban accueille 1,5 million de Syriens, ce qui représente 1/3 de sa population. En décembre 2014, il appelait à l’aide suite à l’arrêt de l’aide alimentaire du pampour manque de fonds. Aujourd’hui, au bord de l’implosion, il est obligé de fermer ses villes. Une meilleure répartition des réfugiés au niveau mondial doit être mise en place en urgence.

Dans ce contexte, un sondage présenté par BFM indique que 56% des Français seraient contre l’idée d’accueillir plus d’immigrés syriens. Le chiffre est jeté en pâture aux spectateurs sans donner plus de précisions sur les conditions de ce sondage qui seraient déterminantes pour l’interpréter et rien ne confirme qu’il soit juste1. Mais si l’accueil ne se réalise pas toujours avec une belle unanimité solidaire et humaniste, il est indéniable pourtant qu’il pourrait avoir des impacts assez intéressants sur notre économie européenne.

Un article d’octobre 2013 du Monde soulève un problème majeur rappelé par le patron de la Banque centrale allemande, Jens Weidmann à savoir qu’il manquera 1,5 million de personnes sur le marché du travail allemand en 2020, si l’on ne tient pas compte de l’immigration : « Un recul de 2,5% qui coûtera quelque 0,3 point de pourcentage de potentiel de croissance annuelle. » « En 2020, l’activité économique pèsera 70 milliards d’euros de moins qu’elle ne pèserait sans cet effet démographique. »Ce problème n’est pas propre à l’Allemagne. Au 1er janvier 2015, il y a 508,2 millions d’habitants en Europe avec un taux de croissance parmi les plus faibles au monde mais une espérance de vie parmi les plus longues, ce qui va poser des problèmes socio-économiques importants que seule une politique d’immigration intelligente pourrait résoudre.

Un rapport du 14 octobre 2013 de la Commission européenne démontre que l’apport de migrants en Union Européenne a des effets positifs sur le fonctionnement du système de Sécurité sociale et conclut que la liberté de circuler à l’intérieur de l’espace Schengen est à préserver. L’Express, dans son article du 15 octobre 2013 reprend les propos de Jonathan Todd, porte-parole de la Commission européenne à propos de l’immigration aux Royaume-Uni, à savoir que « la vaste majorité des migrants se rendent au Royaume-Uni pour travailler et contribuent plus qu’ils ne profitent du système de Sécurité sociale, simplement car ils sont en moyenne plus jeunes que la population et en âge de travailler ». C’est une évidence. Ces réfugiés qui parviennent à nous sont pour la plupart éduqués, jeunes et désireux de s’en sortir. Ils ne sont pas là pour profiter du système mais pour travailler et cotiser à notre système de santé, à nos retraites. Ils vont permettre d’accroître la consommation dans de nombreux secteurs économiques qui manquent de productivité et sauvegarder l’emploi.

La première génération des réfugiés aura peut-être des difficultés d’intégration culturelle ainsi que le démontre le travail du Conseil de l’Europe. La conclusion de son colloque La langue et l’intégration est particulièrement intéressante :

« La question de la maîtrise de la langue est incontournable dans le processus d’intégration des migrants mais elle ne résout pas tout. Les questions économiques et politiques surdéterminent les questions culturelles dont la langue fait partie. (…) Or ces dernières ne sont pas seulement liées à l’origine géographique mais aussi, et peut-être surtout, à l’origine sociale. En arrivant dans les sociétés développées, ils sont pris dans un processus d’acculturation qui va modifier radicalement leurs modes de vie et, partant, leurs façons de comprendre et d’appréhender la réalité. Le niveau de scolarisation est déterminant parce que sa faiblesse provoque un choc chez certains migrants quand ils découvrent les sociétés d’accueil qui vivent et fonctionnent selon des codes sémiotiques extrêmement complexes, directement ou indirectement liés à l’écrit. Cette ligne de partage culturel ne recoupe pas les divisions communément admises entre les « cultures » qui sont en effet le plus souvent définies selon des critères nationaux, ethniques ou religieux. En ce qui concerne les rapports à l’écrit et au savoir, cette ligne de partage est essentiellement sociale. La question de l’interculturalité est donc peut-être à reposer et à repenser. »

Si une bonne politique d’intégration est prévue – et non une politique prise en urgence du fait de l’émotion d’images indécentes – résultant d’une réflexion sereine, leurs enfants, et surtout leurs petits-enfants, seront assez bien formés et éduqués pour s’insérer parfaitement dans les sociétés qui les reçoivent et pour leur plus grand profit. Une étude de l’INSEE le confirme. Un article du Courrier international de 27 avril 2012 titre également sur les très bons comptes de l’immigration. Ainsi on apprend que « les immigrés sont une très bonne affaire pour l’économie française : ils reçoivent de l’État 47,9 milliards d’euros, mais ils reversent 60,3 milliards. Autant dire un solde positif de 12,4 milliards d’euros pour les finances publiques, qui ne représente pourtant que la part monétaire de transferts bien plus importants. Dans ce pays de 64,7 millions d’habitants, 6,5 millions de Français comptent au moins un immigré dans leur famille. »

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