Publié le 26 septembre 2015 dans contrepoints

Les derniers événements survenus au Burkina Faso illustrent parfaitement l’idée soutenue par Étienne de la Boétie, dans son  Discours de la servitude volontaire, à savoir que « […] ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner. » Confronté à un nouveau putsch le 16 septembre dernier, la réaction du peuple a été remarquable. Il s’est mobilisé pacifiquement en usant de tous les moyens à sa disposition y compris en détournant le droit de grève. À l’annonce de la nouvelle, les syndicats ont en effet déclaré une grève illimitée jusqu’à restitution du pouvoir de tous les travailleurs du secteur public ou privé. Devant la résistance du peuple, les putschistes ont renoncé au pouvoir au moment de l’entrée de l’armée à Ouagadougou.

Que s’est-il donc passé ?

4 mandats et 27 ans de pouvoir ne suffisent pas à Blaise Compaoré. Il décide donc de modifier la constitution afin de pouvoir briguer un 5ème mandat. Le 28 octobre 2014, les Burkinabais descendent dans la rue pour protester contre cela. Il cède devant la vindicte populaire et démissionne. Une présidence intérimaire est constituée à la suite d’une concertation entre la société civile et l’armée. Monsieur Mihel Kafando est nommé président de transition le 17 novembre 2014.

L’affaire aurait pu s’arrêter là et la démocratie aurait repris son cours après les élections d’octobre 2015. C’était trop facile. La présidence de transition, a priori inquiète d’un potentiel coup d’État des partisans de l’ancien président, a trouvé de bon goût de se lancer dans une purge préventive. À partir de février 2015, et avec l’appui d’une partie du peuple, elle demande même la dissolution du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP) qui est un corps d’élite dévoué à Blaise Compaoré. En avril 2015, elle va encore plus loin en promulguant un code électoral, retoqué par la justice en juillet, interdisant aux proches de ce dernier de se présenter aux futures élections présidentielles et législatives.

Le 16 septembre 2015, le RSP fait un putsch (5ème) et dissout les institutions de transition. Le 17 septembre 2015, Gilbert Diendéré, ancien partisan de Blaise Compaoré, s’autoproclame chef d’État. Quelques jours plus tard, le 22 septembre 2015, l’armée entre dans Ouagadougou et les putschistes se rendent. La présidence intérimaire est rétablie au cours d’une cérémonie officielle.

Un article de L’œil d’Afrique indique que « le plus grand tort a été d’avoir fait ce putsch » selon le général Diendéré, qui était à la tête du mouvement. Lors d’une conférence tenue le 23 septembre dernier, il indique même que « quand on parle de démocratie, on ne peut pas se permettre de faire des actions de ce genre ». C’est ce même général, très souriant, qui a également annoncé, après la cérémonie de rétablissement de la présidence et une réunion avec les présidents nigérien, béninois et le vice-président nigérian :

« Ce qui me rend de bonne humeur, c’est que nous avons évité l’affrontement. C’est très important. Nous avons toujours souhaité qu’il n’y ait pas de combats entre frères d’armes. […] Il faut aller vers la recherche de la paix et de la stabilité et je pense que nous allons y aller. Le putsch, c’est du temps perdu, je le reconnais, des moyens perdus, je le reconnais, ce sont des vies humaines de perdues, je le reconnais. » Il précise que des « assurances avaient été données pour que le RSP ne soit pas dissous et cela va se discuter très prochainement lorsque les médiateurs (de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, Cédéao) vont revenir. »

Qu’un coup d’État prenne fin sur un sourire a de quoi surprendre d’un point de vue occidental alors que cela pourrait sembler aller de soi pour l’Africain traditionnel. L’Afrique ancestrale a une culture de paix et ne va sur le terrain de l’affrontement que si elle ne peut pas faire autrement et, uniquement dans le but d’obtenir une paix durable. Il est notable que la volonté du régime de transition d’écarter le RSP par tous les moyens, son refus de discuter avec lui, a amené ce dernier à prendre les armes dans le but, non pas forcément de gagner, mais surtout de se faire entendre. Il les a rendues sans souci, devant la détermination du peuple et après l’obtention de l’assurance de l’ouverture d’une discussion et un engagement de non dissolution de sa formation. Cette reddition n’est pas un échec pour le général qui reconnait volontiers ses torts devant tous. Elle n’est pas non plus un aveu de faiblesse. Elle ouvre sur une résolution pacifique du conflit grâce à la mise en œuvre de la palabre. Le problème du général est exposé devant tous. On l’écoute. Il est prêt à accepter de perdre un peu pour le plus grand profit de la communauté, en vue de la préserver. Personne n’en sortira ni totalement gagnant ni totalement perdant. Il est à parier que la solution à laquelle aboutira la médiation sera respectée de toutes les parties parce qu’issue enfin d’un consensus véritable.

Dans ce contexte, la réaction de l’Union Européenne sonne étrangement. Elle n’a pas hésité, par l’intermédiaire de Madame Federica Mogherini, à appeler à « la libération immédiate des personnes retenues et au respect de la Transition ». Dont acte. Qu’a fait l’Union Européenne au moment de la promulgation des lois liberticides ? Était-il utile de lancer ce genre de déclaration creuse quand il est notable que les précédentes interventions occidentales étrangères au Burkina Faso ont maintenu ou porté des dictateurs au pouvoir, et destitués ensuite par coup d’État et de conflits sanglants. Il est heureux que les Burkinabais et autres Africains de la région aient pu gérer le conflit à leur façon, de manière autonome. Le brio avec lequel la situation a été rétablie met en relief la maturité remarquable du Burkina Faso d’aujourd’hui. Il ne lui aura fallu finalement que 55 ans pour arriver à concilier la démocratie importée de l’Occident avec ses propres valeurs traditionnelles. L’avenir de l’Afrique s’annonce sous des auspices plutôt favorables, vous ne trouvez pas ?

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