Publié le 19 octobre 2015 dans contrepoints

Corée du Sud, mois de mai. Le stress des jeunes en dernière année de lycée doit commencer à culminer. Il ne leur reste plus qu’un mois pour réviser avant de passer le Suneung ou test d’entrée à l’université.

France. Cette période, que l’on peut comparer au passage du baccalauréat est souvent un de ces moments privilégiés durant lesquels le pays a des difficultés pour se déplacer. En effet, les diverssyndicats de transports et autres joyeusetés adorent se manifester, peu importe si au stress des épreuves doit s’ajouter celui d’arriver à temps et entier dans les salles d’examen.

En Corée du Sud, le pays s’arrête également mais dans une optique différente : celle de permettre le passage des tests dans les meilleures conditions possibles. Le pays entier démarre sa journée une heure plus tard : administrations, entreprises, bourse, afin de s’assurer qu’aucun problème de circulation n’empêchera un jeune d’arriver à l’heure ; et au moindre problème, il lui suffit d’appeler la police dont l’unique mission consiste, à ce moment particulier, à l’aider à arriver à l’heure. Le trafic aérien est suspendu, non pas comme souvent en France en raison des grèves, mais durant les énoncés et les épreuves orales, pour permettre à tous d’entendre correctement. En 2010, le sommet du G20 avait même été décalé. Il n’est pas rare de voir des familles et les élèves les plus jeunes passer la journée devant les centres d’examen en priant pour la réussite de leurs proches et camarades .

Cette appréhension des examens peut sembler excessive de notre point de vue mais elle repose sur le fait que les Coréens du Sud ont la certitude que la clef du développement de leur pays est l’éducation. Réussir à ces tests conditionnera leur entrée dans une bonne ou mauvaise université dont découlera l’orientation de toute leur vie professionnelle et sociale future. Le résultat du dernier rapport PISA 2012 est d’ailleurs édifiant. Alors que la France recule à la 25ème place, la Corée du Sud se trouve classée parmi les premières.

Le système d’éducation moderne a pourtant commencé à prendre racine au même moment dans ces deux pays. Alors qu’en 1882, en France, la loi Ferry instituait l’école gratuite et laïque obligatoire, en 1885, un décret royal coréen imposait la création d’écoles primaires modernes et d’écoles professionnelles sur le modèle occidental.

L’envol de la Corée a été ralenti par sa colonisation par le Japon (1910-1945) qui a transformé les écoles en outil d’assimilation des Coréens pendant un demi siècle, et la guerre de Corée (1950-1953). Malgré tout, l’éducation est restée au cœur des préoccupations du pays puisque dès le départ des Japonais, la loi sur l’éducation impose la gratuité et l’obligation de l’école de base (1949) et durant la guerre, le principe d’instruction a été mis au service de l’effort de guerre. Il fallait maintenir l’éducation à tout prix. En 1953, le système éducatif coréen est ravagé humainement et matériellement. Dans un contexte de manque de moyens, allié à un esprit profondément anticommuniste, un système éducatif basé sur la compétition va se mettre en place.

1958 : création de l’enseignement professionnel pour faire face au boom économique en Corée

En parallèle, entre 1956 et 1962, la France adapte également son système afin de le mettre en adéquation avec les besoins liés à la croissance : prolongation de la scolarité obligatoire à 16 ans et réforme de l’organisation (création du collège, des CET, instauration du bac).

1968 : en Corée la formation des enseignants devient une priorité nationale de même que celle des fonctionnaires.

1970 : libéralisation du système éducatif coréen.

L’abolition des examens d’entrée dans le secondaire produit un goulot d’étranglement pour l’entrée dans le supérieur. Les universités se retrouvent donc à devoir sélectionner. Certaines forment des consortiums, générant elles-mêmes leurs propres réformes des cursus posant par là les fondements de la libéralisation de l’éducation.

1972 : création du Korea Educational Development Institute dont l’objet est la recherche pour le développement durable de l’éducation en Corée du Sud.

En France au même moment, en 1975, on instaure le collège unique avec l’idée d’unifier et de démocratiser. Le brevet est créé.

1980-1987 : la formation continue et l’autonomie de l’apprentissage pour faire face aux changements sociétaux deviennent des principes constitutionnels de la Corée du Sud.

Alors que la France a fait le choix d’une centralisation et d’une démocratisation de son éducation, lacrise qui affecte les dragons à la fin des années 1990 amène le gouvernement à faire le choix inverse, à savoir de conserver la définition des impulsions générales de l’éducation mais à donner plus d’autonomie aux structures locales et provinciales afin de leur permettre de prendre des décisions adaptées au développement local. Le ministère de l’Éducation devient le « ministère de l’Éducation et des ressources humaines » ce qui semble plutôt judicieux. Le pays est tendu vers l’idée qu’il faut adapter l’enseignement aux besoins du marché et il y a réussi avec succès. Même les salariés ont ancré en eux l’idée qu’ils doivent continuellement se former.

L’accent est mis sur une éducation de qualité qui favorise la compétition. Les effectifs des classes sont passés d’une moyenne de 65 élèves en 1965 à 34 en 2000. Dès le système élémentaire, l’enseignement comprend une progression à deux vitesses permettant aux élèves doués d’avancer plus vite. L’admission dans le secondaire devient sélective (prix, examen) que ce soit dans le privé ou même dans certaines écoles publiques. Séoul, par exemple, applique des critères de sélection à l’entrée des High Schools publiques. L’excellence est au cœur du système tant public que privé. Toute réglementation tendant à normaliser les pratiques éducatives est abolie au profit de l’efficacité.

Ces orientations favorisent une compétition parfois excessive. Les enseignants, au contraire des Français, favorisent cet esprit puisque leur carrière et leur salaire dépendent de leurs performances. Ils sont jugés responsables des résultats de leurs élèves et sont également jugés par eux. Certains peuvent avoir des bonus qui doublent leur rémunération de base. Les enseignants chercheurs peuvent, eux, obtenir jusqu’à 4 fois leur rémunération. Il est à parier aussi que les enseignants coréens sont payés en temps et en heure et ne se retrouvent pas dans des situations catastrophiques comme cela a été le cas l’an dernier en Seine-Saint-Denis par exemple suite à des retards de versement de leur salaire de plusieurs mois. Les écoles auto-financées et auto-gérées se multiplient en Corée du Sud, qui détient le taux d’écoles privées le plus élevé, 48% contre 21% pour la France par exemple.

L’étude de l’OCDE entre 2008 et 2010 montre d’ailleurs que les Sud Coréens mettent de moins en moins d’argent public pour des résultats qui s’améliorent tandis que la France aurait plutôt adopté la tendance inverse, à savoir dépenser plus pour obtenir moins bien. Le système scolaire public français, lui, se dégrade un peu plus à chaque réforme égalitariste tendant à le tirer vers le bas, ce qui amène la prolifération des écoles indépendantes, mais par défaut, comme l’indique un article deContrepoints du 15 octobre dernier.

Les résultats économiques parlent d’eux-mêmes. Le PIB de la Corée du Sud dans les années 1960 était comparable à celui des pays du tiers monde. En 2008, soit environ 50 ans plus tard, ce pays est devenu la 13ème puissance mondiale. En 2014, il figure même à la 12ème place dans le classement des pays selon leur PIB, tandis que la France descend à la 6ème. Le PIB de la France a un taux de croissance de 1,1%, le Sud-Coréen de 7,70%. Le taux de chômage en Corée du Sud tourne autour de 3,7% alors qu’en France il dépasse les 10%. Quant au niveau de vie, la Corée du Sud occupe la 15èmeplace du classement des 20 pays proposant à ses citoyens, en 2014, le niveau de vie le plus élevé, alors que la France en occupe la dernière.

Toutefois, tout n’est pas tout rose pour les jeunes Sud-Coréens. Les jeunes Français semblent beaucoup plus épanouis. Un article de L’Étudiant indique d’ailleurs qu’ « en France, les parents et la société respectent beaucoup plus les choix d’études et de carrière des jeunes.». L’épanouissement des jeunes Français est un des enjeux des politiques (réforme des rythmes scolaires, activités périscolaires) et ils sont formés à la réflexion. En cas de loupé de parcours, tout un tas de passerelles et solutions alternatives sont prévues pour y remédier. En Corée du Sud, l’apprentissage est principalement fondé sur le par cœur. Les jeunes travaillent environ 50 heures par semaine. La pression qui s’exerce sur eux est considérable puisque la réussite de leur vie professionnelle et sociale future dépend principalement d’un parcours scolaire sans accroc. Leur taux de suicide est le plus élevé des pays industrialisés. Des plans pour prévenir ces suicides sont mis en place, ainsi l’application anti-suicide pour les jeunes lancée par le gouvernement. À Séoul, un couvre-feu a été instauré pour essayer d’endiguer le phénomène et empêcher que les jeunes ne soient envoyés dans des centres privés de bachotage après 22h. Une loi a été promulguée en 2014 pour interdire d’avancer trop vite dans les programmes scolaires et d’interdire dans le test d’entrée à l’université des questions sur des sujets non étudiés durant la scolarité afin d’essayer de préserver les élèves. Un article de www.notes-geopolitiques.com indique que : « le coût de l’éducation et la pression sociale exercée sur la réussite aux examens contribuent très vraisemblablement à l’inquiétant indice de fécondité sud-coréen, l’un des plus faibles au monde avec 1,23 enfant par femme (dynamique 2012). Afin de corriger les limites de son système éducatif, la Corée du Sud incite ses entreprises à engager du personnel peu diplômé. Le Chaebol Daewoo recrute ainsi des bacheliers dans ses chantiers navals, qu’elle prend le soin de former elle-même, rapporte The Economist. (..) »

Il est à parier toutefois que la Corée du Sud, qui a prouvé à maintes reprises sa capacité à s’adapter et à se mobiliser toute entière pour atteindre un but, saura trouver les solutions pour remédier à ce problème et trouver l’équilibre en performance et épanouissement. Quant à la France…

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