Publié le 16 décembre 2016 dans Contrepoints

Révolution en Corée du Sud ! L’Assemblée nationale vient de voter une motion de censure contre la présidente Park Geun-hye, démocratiquement élue pourtant, à 234 voix contre 56. Cette motion intervient après une série de manifestations impressionnantes. La destitution doit être validée dans un délai de 6 mois par la Cour constitutionnelle de Corée pour devenir effective mais dès maintenant le Premier ministre s’est vu confié l’intérim du pays et la présidente a été suspendue de ses fonctions.

Ce n’est pas la première fois que le parlement sud-coréen adopte une motion de suspension. La première avait été adoptée le 12 mars 2004 (193 voix contre 2 et 47 boycotts) mais retoquée le 14 mai 2004 par les neuf juges de la Cour constitutionnelle de Corée, rétablissant ainsi le président. Cette fois-ci, il y a beaucoup de chance que la cour constitutionnelle de Corée du Sud valide la destitution. En effet, le scandale est énorme.

Que s’est-il passé au pays du Matin Calme pour que cela dégénère ainsi ?

1974 : Park Chung-Hee, dictateur ayant permis à la Corée du Sud de décoller économiquement, échappe à une tentative d’assassinat, mais son épouse, mère de l’actuelle présidente, meurt de la balle qui lui était destinée. Choi Tae-min, prédicateur de l’Église de la vie éternelle, approche la famille en lui confiant qu’il peut communiquer avec la défunte. Il révèle avoir transmis son pouvoir à Choi Soon-sil, une de ses filles, qui devient une intime de Park Geun-hye, la fille aînée de Park Chung-hee.

Park Geun-hye élue

Park, sans mari ni enfants, s’engage dans une carrière politique. Elle est candidate à l’élection présidentielle de 2012 et devient la première femme à accéder à cette fonction. Lors de sa campagne, elle s’engage à être toute dévouée à la Nation, mettant en avant le fait qu’elle n’a pas d’attache affective. Elle tenait ainsi à marquer sa différence avec tous les autres présidents depuis 1987 qui, après la fin de leur mandat, ont tous été accusés de corruption directement ou par l’intermédiaire de leurs proches. Elle est élue présidente.

Sa gestion est d’emblée contestée au point que son parti perd la majorité lors des dernières élections législatives. Avant même le scandale, on lui reprochait une accumulation de mauvaises décisions comme son initiative de mettre fin à l’un des rares projets de coopération avec la Corée du Nord, ou encore la signature d’un accord avec le Japon visant à indemniser les Coréennes utilisées comme esclaves sexuelles durant l’occupation japonaise.

Le 24 octobre 2016 des journalistes récupèrent, via une tablette numérique, des informations mettant en évidence l’influence de Choi Soon-Sil, surnommée Raspoutine, sur la Présidente. Cette découverte est un choc terrible pour le peuple coréen. Ce scandale est exacerbé par le dévoilement d’une multitude d’autres affaires. Sa démission est réclamée. Elle tente de reprendre la situation en main, sans succès, en renvoyant son Premier ministre ainsi que plusieurs autres ministres et conseillers. Les journées sont rythmées par les révélations, les mises en examen et perquisitions, y compris de ses bureaux. Le parquet accuse la Présidente en exercice de complicité d’activités criminelles.

Le scandale qui fait descendre le peuple dans la rue

En Corée du Sud, théoriquement un chef d’État ne peut pas faire l’objet de poursuites pénales sauf pour insurrection ou trahison. Mais le scandale devient si retentissant que la présidente en larmes à la télévision déclare accepter une audition, puis recule en utilisant cette impossibilité constitutionnelle.

Le peuple continue de descendre dans la rue. Ses manifestations prennent de plus en plus d’ampleur. Les Coréens ne veulent plus seulement sa démission mais aussi son incarcération.

Le 29 novembre plus de 2 millions de Coréens défilent. La Présidente fait sa 3ème apparition à la télévision. En larmes, elle présente ses excuses auxCoréens et se déclare prête à démissionner si le Parlement le décide.

Le mystère de sa disparition 7 heures durant, survient dans ce contexte, et au moment où plus de 300 Coréens périssaient dans le naufrage en 2014 du ferry Sewol, bateau appartenant à la secte dont elle est proche. Les Coréens découvrent, totalement ahuris, qu’au moment de ce naufrage meurtrier, elle se faisait coiffer au palais afin d’apparaître à son avantage devant les médias.

La motion de censure déposée par l’opposition avec la menace de démission de tous les députés de l’opposition en cas de retoquage est adoptée le 9 décembre à plus du deux tiers des voix. Les sud-Coréens ont ainsi donné une sacrée leçon aux peuples du reste du monde et un avertissement clair à leurs dirigeants à venir. Ils ne sont plus disposés à accepter des dirigeants corrompus. Ils les veulent investis et exemplaires, ou ils les déposeront pacifiquement mais fermement.

Ce qui se passe en Corée du Sud est particulièrement intéressant. En France il est également possible de destituer un Président en exercice. C’est un point régulièrement évoqué mais jamais aucune procédure n’aboutit, ces procédures étant souvent à l’initiative d’une opposition qui veut marquer sa différence de manière symbolique, comme une fanfaronnade. Jamais elles ne sont déposées par le fait du peuple représenté par les députés censés porter sa voix. La dernière requête de demande de destitution du Président pour divulgation d’informations secrètes, ne reposant sur aucun fondement sérieux, a été retoquée le 23 novembre dernier par le bureau de l’assemblée nationale.

Si pour l’instant, les requêtes sont des coups d’épée dans l’eau, la Corée du Sud nous montre qu’elles pourraient être un moyen d’équilibrage redoutable dans les relations avec les politiques qui nous gouvernent. Comme le disait La Boétie dans son discours de la servitude volontaire :

« Notre impitoyable maître n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? »

La liste des affaires touchant les politiques français est étourdissante. On les retrouve à tous les niveaux, dans tous les partis et à toutes les époques. Les sud-Coréens ont trouvé la force de dire non ! Les Français en ont plus qu’assez d’être bernés par ceux qui les gouvernent. Il n’est pas impossible qu’ils commencent aussi à dire non.

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