Article publié à l’origine dans contrepoints

Hier soir, Emmanuel Macron a réalisé, selon Le Parisien : « L’exploit. Sans parti, sans passer par les primaires, sans jamais avoir eu le moindre mandat électif, Emmanuel Macron, l’énarque passé par la banque d’affaires Rothschild avant de rejoindre la politique sous Hollande, a réussi en un an à créer de toutes pièces un mouvement, En Marche !, qui vient de le porter à l’Élysée. Du jamais-vu sous cette Ve République (…). » En effet !

Partout est annoncé : 66,1% pour Emmanuel Macron et 33,9% pour Marine Le Pen. Macron est majoritaire et élu Président. Cela semble tomber sous le sens.

QUELS SONT LES VRAIS CHIFFRES DE LA VICTOIRE D’EMMANUEL MACRON ?

Pourtant, avancer ce chiffre de cette manière est trompeur. Il est incroyable que cette présentation soit la seule audible, posant à nouveau la question du parti pris des médias. Énoncer un chiffre, sans donner plus d’indication, ne signifie pas en effet grand-chose. Emmanuel Macron a obtenu 66,1% des voix, mais surtout 66,1% des voix exprimées, et cela change la donne.

Puisque les politiques sont friands d’analogie avec la copropriété, l’élection présidentielle pourrait être comparée à l’élection d’un syndic de copropriété.

La loi du 10 juillet 1965 et son décret d’application définissent le fonctionnement des copropriétés et les majorités de vote. Elle en définit 5 :

  • L’article 24 : la majorité des voix exprimées

Ce qui signifie que les abstentionnistes et les absents ne comptent pas.

L’article 25 : la majorité des voix

Elle concerne la majorité absolue de toutes les voix

L’article 25-1 : en cas de non obtention de la majorité de l’article 25

Pour certains cas, si une décision n’obtient pas l’assentiment de la majorité absolue mais recueille malgré tout un tiers des voix, il est possible de repasser à un vote à la majorité de l’article 24.

L’article 26 : majorité des 2/3 des voix de la copropriété et la majorité absolue en nombre de participants.

L’unanimité

Le syndic de copropriété est élu à l’article 25/25-1. Le président de la République est élu avec une forme de majorité similaire. En effet, si au premier tour, il n’a pas la majorité absolue des voix des électeurs, un second tour est organisé.

Pour mémoire, il y a en France, environ 47 millions d’électeurs.

 

Premier tour Second tour
Macron Le Pen Abstention/non votants Macron Le Pen Abstention/non votants
voix en millions 8,66 7,68 10,97 20,40 10,60 16,00
pourcentage de voix ramené au nombre d’électeurs inscrits 18,43 16,34 23,34 43,40 22,55 34,04

Au premier tour, aucun des candidats n’a obtenu plus de 18,43% des votes en pourcentage des inscrits. On constate en revanche que l’abstention/absents constitue le groupe avec le plus de voix.

Si nous appliquions la réglementation de la copropriété, aucun des candidats n’ayant obtenu au moins un tiers des voix, il n’y aurait même pas eu de second tour tel que décrit à l’article 25-1. La résolution serait purement et simplement retoquée. Chacun aurait été sommé de revoir sa copie et revenir avec un meilleur projet devant les électeurs. Mais nous ne sommes pas en copropriété.

Si nous nous référons à l’article 24, avec les voix des absents et abstentionnistes comptabilisées, pas de second tour non plus. Mais notre dispositif électoral ne les comptabilise pas.

Nous sommes dans un système où un candidat ne parvenant pas à obtenir plus de 19% des votes des électeurs réussit à se présenter au second tour d’une élection aussi importante, et la remporte. Chacun jugera.

Au second tour, la configuration est tout aussi intéressante. Les votes progressent puisque les voix en faveur des autres candidats se reportent, mais elles ne le font pas autant qu’imaginé. Emmanuel Macron obtient 43,40% des voix, soit moins de la majorité. Le groupe abstention/absents représente 34,04% des électeurs ; alors que Marine Le Pen peut se targuer d’un poussif 22,55%.

43,40% versus 34,04%. Ces résultats ne sont pas bons, surtout face au Front National et alors qu’une véritable chasse à l’abstentionniste est ouverte, comme lors de ces dernières semaines ; ce qui peut laisser songeur.

Sous cet éclairage, difficile de taire que les statistiques sont distordues pour leur faire dire ce que l’on veut, et manipuler l’opinion. Il fallait une majorité à Emmanuel Macron pour lui permettre de revendiquer une forme delégitimité. L’analyse de BVA dans ce contexte semble plutôt juste : « il ne s’agit pas simplement de parvenir à être élu mais de réussir à être « bien élu », afin de faire de sa victoire un acte fondateur de son quinquennat. Pour cela, outre un score le plus large possible, il doit s’appuyer sur une forte participation ». Aucun de ces médias impartiaux ne se gêne pour affirmer qu’il a obtenu cette fameuse majorité et donc cette légitimité indispensable à partir de ce score de 66,1%, négligeant d’expliquer qu’il s’agit de la majorité exprimée des voix comptabilisées. Peu importe en fin de compte que cette présentation faussée des résultats donne au peuple l’impression d’avoir été encore une fois le dindon de la farce !

Ils fantasment sans doute sur une France vacharde, comme s’en plaignait De Gaulle. Le général rapportait à son fils ce qu’Hannibal disait des Gaulois. Il recommandait à ses hommes de ne pas en enrôler dans leurs troupes parce que  :« (…) Ce sont des ivrognes. Ils sont courageux dans l’action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents. » Peut-être qu’il avait raison. Ou pas.

Les Français, rétifs au changement, finissent par s’unir pour faire front face au danger mais se découragent vite et plient très rapidement ; c’est le constat à chacune des dernières élections. Mais cette fois-ci tout pourrait changer ! Le peuple en a assez, et n’en déplaise aux medias, notre nouveau président n’a pas obtenu une victoire écrasante, loin de là. Au premier tour, moins de 19% des électeurs ont choisi le candidat d’En Marche ; ce qui signifie que 81% d’entre eux n’ont pas exprimé ce souhait.

Au second tour, face à l’extrême droite, il n’a pas remporté de victoire éclatante : 56,6% des électeurs français, malgré les circonstances, n’ont pas voulu de lui, ce qui n’est pas anodin.

Sur les plateaux de télévision, le discours de François Bayrou, soutien d’Emmanuel Macron, est édifiant. Quand il ne salue pas « un résultat magnifique et incroyablement significatif », il évoque un vote d’adhésion ; et tant pis pour les 56,6% de Français qui n’ont pas voté pour son candidat ; de même pour les 12% de ses électeurs du premier tour qui, bien qu’ayant voté pour lui, n’ont pas souhaité qu’il obtienne une majorité.

Emmanuel Macron, s’il a fait un parcours magnifique, n’a pas de raison de parader. Il est devenu Président par défaut. Nier cette évidence n’aidera pas les électeurs à se sentir reconnus.

Marine Le Pen, de son côté, se vante d’être parvenue à transformer le Front National en premier parti d’opposition, ce qui est son droit, mais ne transforme pas cette chimère en réalité. Si tel avait été le cas, elle aurait obtenu un score plus important que celui du groupe abstention/absents. Elle n’a mobilisé que 22,55% des voix contre 34,04% pour le groupe abstention/absents.

De fait, le groupe abstention/absents représente le premier groupe d’opposition. Si ces voix avaient été comptabilisées, Emmanuel Macron ne serait pas au pouvoir, une nouvelle élection serait en préparation, avec des candidats placés dans l’obligation de considérer les demandes des Français pour élaborer leurs programmes. Ce n’est hélas pas le cas, du moins … pas encore.

Les élections législatives vont être surprenantes. Les Français en colère et désabusés ont porté à la Présidence un candidat n’ayant jamais été élu, et quasiment inconnu. Cette fois encore les Français pourraient être déroutants. Si jusqu’à présent le Président a pu bénéficier d’une majorité, il est probable que cette fois, les électeurs feront le choix inverse, ce qui ne lui permettra pas d’appliquer un programme qu’ils réprouvent au plan économique.

Quelques heures après le résultat de l’élection, les premières statistiques confirment déjà cette volonté. Les journalistes, étonnés, relatent que selon le dernier sondage Ipsos, plus de 61% des électeurs n’auraient pas prévu de donner de majorité au nouveau Président.

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